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Les Newton: portrait d'une entreprise familiale

La collection Andrews-Newton compte quelque deux millions d’épreuves et de négatifs, qui couvrent la période s’étendant de1946 à 1993.

Contexte

La collection de clichés Andrew-Newton compte environ deux millions d’épreuves et de négatifs.

Bill et Jean Newton fondent leur studio de photographie, Bill and Jean Newton Photo, en 1940, au 326 de la rue Wilbrod. Bien qu’ils fournissent des images à un certain nombre de journaux, dont le Toronto Star et le Globe and Mail, l’Ottawa Citizen est leur premier client important.

Avant de devenir un éminent photojournaliste, Bill Newton gère l’orchestre du Château Laurier, dont il est aussi le batteur. Il commence à pratiquer la photographie pour en tirer un revenu d’appoint et ainsi subvenir aux besoins de sa famille grandissante.

Par la suite, la demeure de la rue Wilbrod devient le siège social de l’entreprise, dont les services de photographie sont disponibles 24 heures sur 24, sept jours sur sept. Greg Newton se souvient de l’époque à laquelle il transportait l’équipement des photographes, procédait au tirage (production d’épreuves à partir d’un négatif) ou faisait de la photo.

En 1952, Bill and Jean Newton Photo devient Newton Photographic Associates Limited (NPA). L’entreprise travaille alors principalement pour l’Ottawa Citizen, avec qui elle est liée par contrat. Pour chacune de ses épreuves parues dans le quotidien, elle reçoit cinq dollars. À son apogée, la NPA compte plus de 25 employés chargés de couvrir tous les types d’événements ou de nouvelles qui se déroulent dans la ville, y compris les sports, l’actualité politique, les mariages, les manifestations, les catastrophes, les portraits, les visites de célébrités ou de personnalités politiques importantes et plus encore.

Une concurrence féroce s’installe entre le studio et les autres photographes de la capitale. De plus, les appareils sont lourds et leur mécanisme est lent car ils nécessitent une nouvelle pellicule pour chaque photo. Il est donc crucial de saisir LE bon cliché. Conscient de cette situation, M. Newton devient maître dans l’art d’orchestrer ses séances de photo et d’en tirer l’épreuve parfaite avant ses concurrents. Il bénéficie en outre d’un avantage additionnel.

Dans sa voiture, Bill Newton a un téléphone portable, ancêtre du cellulaire actuel. Posé sur le tableau de bord, l’appareil est relié à un grand transmetteur installé dans le coffre de la voiture. Aussitôt qu’il a capté les images d’un événement, M. Newton communique avec le quotidien pour lui en faire part, et ce, alors même qu’il est en route pour le studio. Il jouit donc d’une longueur d’avance considérable sur les autres photographes.

La NPA profite d’un important contrat avec l’Ottawa Citizen jusqu’à ce qu’elle soit achetée en 1959. Lorsque l’entreprise ferme ses portes, les photographes Andy Andrews et Stan Hunt fondent la Andrews-Hunt Company, tandis que Bill Newton crée la Newton Photographers en 1961. Il parviendra finalement à récupérer toute la clientèle et tous les négatifs de la NPA.

En 1970, après le décès de son père, Greg Newton prend les rennes de l’entreprise. Quatre ans plus tard, la Bill Newton Photography et la Andrews-Hunt Company fusionnent pour donner naissance à la Andrews-Newton Photographers Limited. Depuis que M. Andrews a pris sa retraite en 1994, l’entreprise est mieux connue sous le nom de Greg Newton Photography.

Titre/Description: Portrait de Bill et Jean Newton. L'entreprise Bill and Jean Newton Photography est fondée en 1940, puis devient Newton Photographic Associates Ltd. (NPA) en 1952. À son apogée, l'entreprise compte 25 photographes et employés de soutien.
Photographe : Doug Bartlett
Date : 18 août 1951
Source : Fonds Andrews-Newton Photographers / Archives de la Ville d’Ottawa / MG393-AN-P-001379-002
Droits d’auteur :Archives de la Ville d’Ottawa

Entrevue avec Greg Newton

Greg Newton.

Titre/Description: Greg Newton.
Crédit : Leah Batisse (photographe), Les Archives de la Ville D'Ottawa.
Date: January 27, 2009.

Propos recueillis par Leah Batisse
Le 27 janvier 2009

Intervieweuse : Il sera très important que la collection générale comporte des éléments oraux et des renseignements historiques approfondis sur l’entreprise.

Newton : Parfait. J’ai ici des documents chronologiques sur l’entreprise et quelques renseignements sur ce qu’ils ont fait. Mais je pense que vous êtes seulement intéressée par l’histoire de l’entreprise jusqu’en 1959?

Intervieweuse : 1960.

Newton : C’est une courte période, mais intéressante.

Intervieweuse : C’est une période particulière dans l’histoire d’Ottawa à laquelle ne s’intéresse aucun musée. On l’appelle la période « Croissance et transformation ». En plus, il y a tellement de photos qu’on n’a pas pu toutes les afficher sur le site Web!

Newton : Sans blagues! [rires] Eh bien, si vous êtes prête à commencer. Au début des années 1940, je pense que c’était en 1942, Bill et Jean Newton Photography a été fondée. Jean était ma mère et Bill mon père. L’entreprise a vu le jour dans une maison située au 326, rue Wilbrod, qui est petit à petit devenue le siège de l’entreprise. Toutes les pièces où nous habitions, le sous-sol, la salle à manger… Il y avait un solarium à l’arrière où mon père avait son bureau. Le salon est devenu la réception. C’était aussi la salle où on faisait souvent le travail de finition, comme monter les albums de mariage, finaliser les épreuves et faire les envois. C’était à la fois la salle d’envoi, de réception et d’affectation. Autrement dit, quand on recevait une demande du Citizen, les consignes étaient transmises à Newton Photographers et elles étaient inscrites dans ce qu’ils appelaient le « registre » (Day Book). Pour chaque jour, on y indiquait l’heure et l’endroit où le photographe devait se rendre, avec les initiales du photographe. C’était une manière de dire « Andy Andrews ira à cet événement ». Comme je l’ai dit, l’entreprise s’appelait Bill and Jean Newton Photography, ce qui a changé en 1952.

En 1952, l’entreprise a été constituée en personne morale sous le nom de Newton Photographic Associates Limited, ou NPA pour faire plus court. Mon père était le président, bien sûr, et il y avait plusieurs administrateurs. Malheureusement, je pense que je n’ai plus le registre des procès-verbaux. Il s’agissait des lettres patentes standard pour une société par actions. Les noms de tous les administrateurs y étaient inscrits, les réunions, les assemblées annuelles et ce genre de choses, comme dans toute bonne société. Je me souviens qu’en 1952, à peu près, j’ai dû apporter au Château Laurier une lettre pour la faire estampiller avec la date et l’heure. La lettre disait que l’entreprise était désormais une société par actions. Il s’agissait d’une procédure légale. J’ai apporté les documents et je les ai fait estampiller pour les officialiser. À cette époque, le Château Laurier était probablement le seul endroit où on pouvait trouver timbre dateur pour faire ce genre de choses. L’entreprise a continué comme ça, jusqu’en 1959, année où mon père a cédé l’entreprise à un partenaire, Don Ashley, qui lui a dit en gros, « paie tes actions ou je les achète ». Don avait déjà acheté une partie des actions, et comme mon père n’avait pas l’argent pour les siennes, Don a pris possession de l’entreprise. Voilà rapidement l’histoire des débuts de l’entreprise jusqu’en 1959-1960. Ensuite, d’autres partenaires se sont associés à l’entreprise. Mais en fin de compte, mon père a repris l’entreprise en 1965. Il avait démarré une nouvelle entreprise sous le nom de Newton Photographers en 1961, puis en 1965, Newton Photographic Associates Ltd était en difficulté et il a racheté l’entreprise. Il a gardé le seul photographe qui y travaillait et une réceptionniste qui n’est pas restée longtemps.

À son apogée, de ses débuts jusqu’en 1959, l’entreprise comptait, comme vous l’avez sûrement vu, une vingtaine de photographes, d’employés de soutien, etc., ce qui était devenu nécessaire pour répondre, 24 heures par jour, aux demandes du Citizen. Les photographes n’étaient pas des employés comme aujourd’hui. Ils étaient engagés par le Citizen et payés à la photo. Si ma mémoire est bonne, ils recevaient cinq dollars par reportage pour faire paraître une photo dans le journal. Parfois, un journaliste les accompagnait, parfois ils [les photographes] se contentaient d’ajouter une légende à la photo.

Intervieweuse : Oui, je les ai vues [les légendes].

Newton : Oui, certaines sont encore attachées aux négatifs. Avez-vous d’autres questions?

Intervieweuse : Oui, environ 15.

Newton : OK, parfait.

Intervieweuse : Nous voulons non seulement connaître l’histoire complète de l’entreprise, mais aussi dresser un portrait de votre vie familiale.

Newton : Oui, d’accord.

Intervieweuse : Dites-moi, comment vos parents se sont-ils rencontrés? Est-ce que c’est parce qu’ils avaient tous deux un intérêt pour la photographie?

Newton : Non. Avant de faire de la photo, mon père était le batteur du Len Hopkins Orchestra, l’orchestre du Château Laurier. Il était aussi le directeur d’affaires de l’orchestre. C’était un groupe qui venait de St-Thomas, en Ontario, dans le style de Guy Lombardo, avec de gros saxophones! C’était avant votre époque.

Intervieweuse : Non, non. Je le connais! [rires]

Newton : Ah. C’est parce que vous êtes historienne. [rires]

Newton : Le groupe a été choisi par le Château Laurier au milieu des années 1930 pour jouer au Grill Room, comme ils l’appelaient à l’époque. Je n’ai jamais su exactement comment mes parents se sont connus, mais j’imagine que c’était à cause du groupe qu’ils sont tombés amoureux. Ils se sont mariés en janvier 1940. Je suis né en novembre de la même année. Ils habitaient dans un appartement qui était situé au 209, avenue Daly. Ils ont commencé à faire de la photo parce que ça les intéressait. Mon père travaillait le soir avec l’orchestre et quand il rentrait à la maison, vers minuit, une heure du matin, il passait toute la nuit à développer des films et à tirer des épreuves dans l’évier de la cuisine. Il n’avait pas de chambre noire à l’époque, alors il travaillait la nuit. Il dormait ensuite quelques heures, il sortait et prenait quelques photos pendant la journée, retournait jouer avec l’orchestre le soir et ainsi de suite. Quelques années plus tard, avec déjà deux enfants, il a décidé qu’il ferait bien de construire une maison. C’est à ce moment-là qu’on a déménagé au 326, Wilbrod. Sur un enregistrement qui a été fait de mon père et des Len Hopkins (j’en ai une copie sur disque compact) après le déménagement, les membres du groupe demandent à mon père pourquoi il est devenu photographe. Et Bill répond : « bien, j’ai commencé à avoir trop d’enfants et j’ai dû trouver un emploi me permettant de les faire vivre ». Il ne devait pas gagner beaucoup d’argent comme musicien. C’est comme ça que tout a commencé.

Intervieweuse : Et votre mère? Est-ce qu’elle était tout aussi intéressée par la photo? Est-ce qu’elle travaillait avec votre père?

Newton : Oui. Elle traînait un appareil de prise de vue rapide avec négatif 4 x 5 pour faire les reportages, enceinte de mon frère et ma petite sœur Marsha. Et c’était dans les années 1940. L’avantage est qu’elle réussissait toujours à se placer devant les autres photographes. Si vous avez déjà manipulé un de ces appareils, vous savez combien ils sont lourds.

Intervieweuse : J’en ai entendu parler!

Newton : C’est assez lourd, et elle n’était pas la plus costaude des femmes.

Intervieweuse : Comment votre père a-t-il fait la connaissance d’Andy Andrews et comment celui-ci est-il devenu si important pour l’entreprise?

Newton : Andy Andrews travaillait avec mon père. Il s’est joint à l’entreprise au début des années 1950, si ce n’était en 1949. Il était dans les forces aériennes, dans le Ferry command. Ce service d’aviation ravitaillait l’Angleterre, en passant par le Groenland puis l’Irlande. Il était navigateur et il s’est intéressé à la photographie de cette façon. C’est comme ça qu’il s’est joint à nous. Nous avons beaucoup recruté auprès des forces armées. Ils étaient déjà bien formés comme photographes. Il y a aussi eu Cliff Buckman, qui était un photographe aérien, et Bob James qui était aussi dans les forces aériennes. Certains d’entre eux travaillaient à temps partiel parce qu’ils étaient toujours dans la force aérienne ou dans l’armée. Ils travaillaient de nuit. D’autres sont devenus des employés à temps plein et sont restés plus longtemps, comme Andy Andrews, Ted Grant, Doug Bartlett, etc.

Intervieweuse : Quels étaient les effets des activités de l’entreprise sur votre vie familiale? Est-ce qu’il y avait toujours des gens qui allaient et venaient chez vous?

Newton : Tout le temps. Mes grands-parents maternels habitaient avec nous. Ma grand-mère était la mamie de tout le monde. Comme ils étaient photographes, ils étaient là toute la journée, tous les jours. Elle leur préparait le dîner, et parfois le souper s’ils travaillaient de nuit. La seule chose qu’elle ne leur offrait pas, c’était de la bière. Elle ne buvait jamais d’alcool, alors ceux qui voulaient de la bière devaient s’en procurer eux-mêmes. Elle s’occupait de toute la famille et contribuait à l’éducation de ses quatre petits-enfants. On a parfois eu des domestiques, des gardiennes au fond. On les appelait des gouvernantes à l’époque. Elles s’occupaient des enfants, tenaient la maison et aidaient mamie avec les tâches ménagères.

Effectivement, c’était 24 heures par jour. Pendant la nuit, les photographes traitaient les films et tiraient les épreuves des photos qu’ils avaient prises le soir même pour les envoyer au journal le lendemain matin ou tard dans la nuit s’ils voulaient qu’elles paraissent dans l’édition du matin du Citizen.

Intervieweuse : Est-ce que tout le monde discutait des événements de la journée?

Newton : C’est là que le registre devient important. Le Citizen appelait Newton photographers et disait : « nous avons besoin d’un photographe à l’hôtel de ville à quatre heures », etc. La réceptionniste inscrivait ces renseignements dans le registre, et on s’assurait d’assigner la tâche à un photographe. S’il s’agissait d’un événement important, comme la visite d’Elvis Presley en 1957, il y avait des photographes qui travaillaient pendant toute la journée, de son arrivée à son départ.

Intervieweuse : Est-ce qu’ils discutaient des événements qui les marquaient? Ou s’il y avait un accident, est-ce qu’ils disaient « oh mon Dieu, c’est horrible! »

Newton : Je n’ai jamais entendu de commentaires à propos de ça. Le seul événement dont je me souviens et qui avait soulevé beaucoup d’émotions, c’est l’écrasement d’un avion à Villa St-Louis, dans la région d’Orléans. L’avion s’est écrasé sur le couvent et il y a eu un grand incendie. Cliff Buckman et Andy Andrews m’ont parlé de cet événement il y a quelques années. Ils m’ont raconté qu’ils avaient suivi les ambulances et les voitures de police en se rendant sur les lieux de l’accident pour prendre des photos et qu’ils étaient parmi les premiers arrivés sur place.

L’autre avantage que j’ai oublié de mentionner est que – le Citizen en a parlé dans le numéro spécial qu’ils ont publié sur l’histoire du journal – mon père avait un téléphone dans sa voiture : le précurseur du téléphone cellulaire!

Intervieweuse : Vous souvenez-vous du moment où vous avez eu le téléphone? Quels ont été les effets sur l’entreprise?

Newton : Je m’en souviens maintenant et j’ai lu l’article. Voici quelques faits intéressants. Il y avait un gros appareil de réception et de transmission qui aboutissait dans le coffre de l’auto et qui était relié à un téléphone qui était sur le tableau de bord. Si on était dans la voiture, il sonnait, tout simplement. Si on était à l’extérieur de la voiture, une lumière clignotait, et je pense que le klaxon retentissait pour nous signaler la réception d’un appel.

Ce qu’ils faisaient, c’est que quand, par exemple, ils se rendaient avec un journaliste pour un reportage sur les lieux d’un accident ou à un événement en dehors de la ville, ils utilisaient le téléphone de mon père. Les autres journalistes devaient trouver un téléphone, faire un appel interurbain, etc. Avec la voiture de mon père, le journaliste pouvait préparer son reportage, prendre les photos et appeler le journal sur le chemin du retour pour leur raconter l’histoire. De cette façon, ils pouvaient la sortir avant l’heure de tombée du journal. Et comme, le photographe était avec eux, ils retournaient au bureau en vitesse, préparaient la chambre noire, développaient les négatifs et tiraient les épreuves pour les envoyer au journal à temps et sortir la nouvelle avant le Journal.

Intervieweuse : Est-ce que cette rivalité entre les photographes motivait votre père? Le poussait à prendre la meilleure photo?

Newton : Il faisait toujours ça, et il faisait même des mises en scène. L’exemple classique, c’est la photo, que vous avez sûrement vue, de ma sœur qui offre des fleurs aux Truman. La scène était montée de toutes pièces. La maison Laurier était à deux coins de rue de notre maison sur la rue Wilbrod. Mon père a prévenu nos photographes qu’au moment du passage des Truman, ma sœur allait s’avancer vers eux en leur présentant des fleurs. Il leur a dit : « soyez prêts ». Dès qu’elle leur a présenté les fleurs, « clic, clic, clic », ils ont pris les photos. Carol a été emmenée avant qu’un autre photographe ne puisse se rendre compte de quoi que ce soit. Nos photographes sont rentrés et la photo est parue dans le journal. La bataille pour la une opposait toujours les journalistes et les photographes du Journal à ceux du Citizen. C’était une forte rivalité.

Intervieweuse : Quels sont les meilleurs souvenirs que vous gardez de l’entreprise?

Newton : Descendre au sous-sol, là où il y avait les chambres noires. Pendant un certain temps, il y avait aussi un studio de photo, pour les portraits. Je me souviens que je faisais une sorte de tirage d’épreuves qu’on appelait le tirage par noircissement direct. On mettait les négatifs contre du papier photographique et on les exposait à la lumière. Vous avez peut-être vu certaines de ces épreuves, elles sont rouges.

Intervieweuse : Oui.

Newton : Ce sont les épreuves qu’on obtenait par noircissement direct. Il n’était pas nécessaire de les traiter. Il fallait simplement exposer les négatifs à la lumière pendant un certain nombre de minutes pour obtenir une épreuve. On les envoyait aux personnes concernées quand on faisait des portraits ou des photos sur lesquelles des personnes apparaissaient, pour essayer de leur vendre les épreuves. C’est comme ça que les activités commerciales ont pris de l’ampleur. Les gens nous connaissaient à cause des reportages ou des photos que nous prenions pour le Citizen. Dans le sous-sol, je faisais le tirage des épreuves par noircissement direct et aussi des épreuves ordinaires. On plaçait toujours une petite bande de feuille d’acétate sur le négatif, de biais ou en bas dans le coin, sur laquelle il était écrit « épreuve tirée par Newton ». Ensuite, pour tirer l’épreuve, on déposait le papier photographique sur le négatif qu’on exposait à la lumière pendant un certain nombre de secondes.

Nous étions toujours en bas, dans les jambes des photographes. Il y avait un miroir dans l’escalier pour les prévenir que « ah, voici Nicky qui arrive », « et voilà Greg qui vient ». Ils l’appelaient le « miroir de Nicky » parce que c’était toujours lui le pire des deux. Ça, c’est ma version de l’histoire! [rires]

Une autre chose intéressante à raconter à propos de l’entreprise, c’est qu’en 1957, quand j’ai obtenu mon permis de conduire, je conduisais une de ces voitures qu’on appelait Isetta. C’était une voiture à trois roues (deux à l’avant et une double-roue à l’arrière) qui avait deux places. La portière s’ouvrait à l’avant; le volant se repliait quand on l’ouvrait. Nous nous promenions en voiture pour prendre des photos de maisons pour le service inter-agences [SIA] de l’association immobilière. Je plaçais un numéro devant la maison et je la prenais en photo. De retour chez moi, je tirais les épreuves et je les envoyais à l’association. Environ une fois par semaine, le SIA affichait les photos des maisons à vendre avec le nom de l’agent contractant, etc. Tout ce que nous avions à faire, c’était d’installer une affiche avec un grand numéro devant les maisons, pour que le SIA sache laquelle était laquelle, puis de les prendre en photo. J’ai dû parcourir des centaines de kilomètres par semaine avec l’Isetta pour faire ça. C’était un contrat ouvert important pour nous et on s’amusait bien avec les gens de l’association immobilière.

En plus des photos de maisons, je faisais aussi des développements de photo en couleur pour les pharmacies. Quand ils [Newton photography] ont eu le laboratoire photographique couleur, un des premiers à Ottawa, ils [Newton photography] ont obtenu des contrats avec les pharmacies pour le développement de photo d’amateurs. Ils allaient chercher les films qui avaient été déposés à la pharmacie, ils les traitaient, tiraient les épreuves et les livraient, je ne sais pas, deux ou trois jours plus tard, quelque chose comme ça. Ces contrats faisaient en sorte que le laboratoire couleur était toujours en service. On tirait les épreuves des amateurs. C’est principalement ce dont je me souviens.

Intervieweuse : Est-ce que vous faisiez des reportages avec votre père?

Newton : Oui. Une fois, j’ai suivi la visite royale. J’attendais sur le bord de la route le passage de la reine Elizabeth. C’était en 1957, 1958 ou 1959. 1957 il me semble. J’étais là avec un petit appareil de prise de vue rapide et j’attendais pour prendre le cortège de voitures en photo.

Intervieweuse : OK.

Newton : J’étais là et j’attendais, je vérifiais que tout était près et tout d’un coup, oups… Je l’ai manqué! [rire] Nous suivions aussi les photographes à l’exposition. Je portais l’équipement pendant qu’ils photographiaient tous les stands de l’exposition. Vous avez vu des photos de nos propres kiosques dans les années 1950. On avait habituellement un stand à l’exposition qui servait de point de rencontre pour les photographes, mais on y présentait aussi les activités de l’entreprise. Je me rappelle avoir vraiment aimé faire un tour de manège. Il me semble qu’il s’appelait le « round up ». C’était une grande cage qui tournait en montant et en s’inclinant, et je devais prendre des photos des autres personnes dans la cage. La force centrifuge me plaquait contre les parois de la cage. Je devais soulever l’appareil, prendre une photo, puis tenir l’appareil entre mes genoux pendant que je changeais le film en cachant la lumière avec une grande revue (il y avait 12 septums de film 4 x 5), lever à nouveau l’appareil, alors que ça tournait toujours, et prendre une autre personne en photo. Comme aucun autre photographe ne voulait le faire, c’est moi qu’on envoyait, même si je n’y connaissais pas grand-chose [rires]. Ça ne me dérangeait pas tant que ça, parce que j’aimais les manèges. On les suivait pour les aider pendant l’exposition. Ils prenaient tout en photo, les édifices, les stands, des étalages, tout. Parfois, on vendait les épreuves aux fabricants de meubles ou aux entreprises d’alimentation qui voulaient avoir une photo de leur stand cette année-là. On faisait de bonnes affaires pendant l’exposition.

Intervieweuse : Vous avez dit que votre mère faisait des reportages. Qu’est-ce qu’elle faisait en plus dans l’entreprise?

Newton : Elle faisait surtout du travail de bureau. Elle fixait les rendez-vous pour les reportages au téléphone et elle travaillait à la finition des photos. Ils avaient l’habitude de mettre beaucoup de choses dans des chemises, et ils y collaient les photos. Elle s’occupait aussi de monter les albums de mariage et elle aidait un peu mon grand-père à faire la comptabilité. Plus tard, quand elle a travaillé pour moi, elle s’est occupée de classer les négatifs. Vous avez vu comment la collection est organisée. Il fallait les [négatifs] classer en fonction d’un index. Elle faisait aussi beaucoup de tâches administratives. Mon père vérifiait les photos et supervisait le travail des photographes, assignait les tâches et gérait les problèmes dans ce domaine. Il revenait à ma mère de compléter le travail de mon père. Plusieurs secrétaires travaillaient pour nous à une certaine époque, et elles faisaient exactement la même chose que ma mère : la finition des épreuves et la repique.

Intervieweuse : Qu’est-ce que c’est, la repique?

Newton : Ah! Voyez-vous, la poussière est un problème quand on tire les épreuves des négatifs. Elle se dépose sur les négatifs et peut se retrouver sur le papier photographique au moment du tirage. On se retrouvait avec de petites taches blanches qu’il fallait enlever avec de la teinture, le nom m’échappe, mais ça existe encore. S’il y avait une tache blanche sur une épreuve qui ne devrait pas être là, il fallait tremper un pinceau très fin dans cette teinture, qui était un peu comme de l’encre, et en appliquer une infime quantité sur la photo en fonction des couleurs. C’est un peu comme la fonction « clonage » dans Photoshop, sauf que c’est fait manuellement. Avec la photo couleur, il fallait avoir des teintures de toutes sortes de couleurs pour éliminer les taches sur les épreuves en appliquant la bonne couleur. Les procédés actuels permettent d’éviter les taches puisqu’il y a moins de poussière sur les lieux. Dans ma vie, j’ai travaillé dans des chambres noires où on pouvait à peine respirer tellement il y avait de la poussière, alors la propreté…. La repique faisait partie des étapes de finition des photos. C’était une étape très importante parce qu’on ne voulait pas d’un produit fini plein de taches blanches, de cheveux, etc. Avec les ordinateurs, on n’a plus ce problème.

Intervieweuse : Pensez-vous que votre père aurait adopté la photographie numérique s’il vivait aujourd’hui?

Newton : Il a toujours été attiré par la technologie. Il a été le premier à avoir des flashs électroniques à Ottawa et il se procurait sans cesse de nouveaux appareils plus performants. Des appareils de prise de vue rapide, il est passé aux appareils Linhof 4 x 5, puis aux 2 ¼ et finalement aux 35 mm, bien sûr. Mais il préférait les gros appareils parce que la qualité de l’image était meilleure. Les petits négatifs de 35 mm ne permettaient pas d’obtenir la même qualité que les 4 x 5, en particulier pour le tirage de grands formats.

Intervieweuse : Comment votre père a-t-il réagi à la fin du contrat avec le Citizen?

Newton : De ce que j’en sais, le Citizen n’a jamais vraiment mis fin au contrat. Les choses ont commencé à dégringoler quand mon père a été obligé de vendre. Le Citizen a décidé de faire affaire avec United Press International, pour lequel mon père a travaillé également pendant quelques années, en 1960 ou 1961. Je pense que c’est en 1961 qu’il a démarré à nouveau sa propre entreprise, parce qu’il n’aimait pas travailler pour quelqu’un d’autre. Il a toujours préféré être son propre patron. Il a retrouvé certains anciens photographes et il a essayé de démarrer une nouvelle entreprise qui s’appelait Apex Photo. C’était à la fin des années 1950. Il ne travaillait plus avec Newton Photographic à ce moment-là. Ils étaient trois ou quatre photographes, mais il était trop habitué à être le patron et il a quitté l’entreprise. D’autres photographes ont maintenu Apex Photo aussi longtemps qu’ils ont pu. D’autres encore comme Ted Grant et Bill Lingard ont ouvert une autre entreprise qui s’appelait Photo Features. Cette entreprise, qui existe encore aujourd’hui, appartient au photographe Murray Mosher. Au moment de la scission, ils ont décidé de démarrer leur propre entreprise. Andy Andrews a fait la même chose en fondant Andrews-Hunt. Andy et Stan Hunt, un très bon employé qui travaillait dans la chambre noire pour Newton Photographic, sont devenus partenaires. Andy prenait les photos et Stan travaillait dans la chambre noire. Stan était aussi un retoucheur hors pair. Il retouchait les négatifs, par exemple pour enlever les cernes sous les yeux ou les boutons. Il s’agissait d’une technique de retouche très délicate. En fait, c’est comme la repique, mais sur les négatifs. Il travaillait avec un crayon de plomb très dur. Encore une fois, il s’agit d’un art qui se perd. C’est comme ça que les vieilles photos d’Hollywood étaient travaillées, pour donner aux acteurs une peau parfaite et masquer les cernes sous les yeux. Tout ça peut se faire numériquement maintenant, mais à l’époque, les négatifs étaient retouchés à la main.

Intervieweuse : Croyez-vous que la photographie était d’abord une passion pour vos parents ou un emploi qui leur permettait de gagner leur vie?

Newton : C’était les deux. Rien n’était plus amusant pour eux que de prendre des photos pour le plaisir, que ce soit de la famille, de leur chalet ou de la nature. Ils aimaient la photographie. Ils ont su faire de leur passion une entreprise viable.

Intervieweuse : Je vous ai posé toutes mes questions. Auriez-vous autre chose à ajouter?

Newton : Bien, je pense que mon amour pour la photographie est venu de là. J’ai essayé d’autres choses avant. J’ai fait deux ans d’université, ça na pas fonctionné. J’ai travaillé chez Dupont, sur Prescott, pendant deux ou trois ans. Mais je n’aimais pas travailler pour gagner ma vie. Alors, j’ai demandé à mon père si je pouvais devenir photographe et il m’a engagé. Il m’a formé comme un débutant, même si j’avais certaines bases. J’ai passé les six premiers mois à travailler avec lui dans la chambre noire pour apprendre cette partie très importante du métier. Si tu n’es pas capable de tirer une bonne épreuve à partir d’un négatif, ça donne quoi? Tu peux prendre la plus belle photo du monde, mais si tu n’arrives pas à tirer une épreuve… Les épreuves étaient toujours en noir et blanc. C’est quelque chose qui m’a toujours fasciné parce que c’est instantané. Tu prends une photo et huit minutes plus tard, le négatif est prêt. Une fois qu’il est sec, après deux ou trois minutes, tu pouvais obtenir une belle photo. En la regardant, on pouvait dire « non, ce n’est pas ce que je veux », mais on voyait la photo apparaître et ça me fascinait.

Intervieweuse : Utilisez-vous encore des films traditionnels pour le plaisir ou ne faites-vous que de la photo numérique?

Newton : Seulement numérique. Pour moi, la photographie numérique n’a rien enlevé au travail que je fais. Je sais que si j’utilisais un appareil 4 x 5, j’aurais probablement de meilleurs résultats, mais ce n’est pas nécessaire. À mon avis, la photo numérique a quelque peu abaissé le niveau de qualité des photos. Je continue de croire qu’il faut connaître les rudiments de la photographie pour être capable de prendre une bonne photo. Avec la photographie numérique, tout un chacun est devenu photographe. Les gens sont aussi moins critiques des résultats. Chacun regarde ses milliers de photos sur son ordinateur en disant « comme c’est merveilleux »! Mais s’ils les agrandissaient, ils seraient peut-être moins enchantés des résultats. Mais j’aime les possibilités qu’offre le numérique, en particulier les manipulations et les modifications qu’il permet de faire sur les photos, sans nécessairement les changer au point de remplacer la tête d’une personne (quoique je l’ai déjà fait). En fait, j’aime le fait de prendre des photos et je vais continuer à le faire jusqu’à ce qu’on me sorte les pieds devant avec mon appareil autour du cou.

Intervieweuse : La demande pour la photographie professionnelle est-elle moins élevée maintenant que tout le monde est devenu photographe?

Newton : Oui, en effet. Par exemple, avant, je faisais beaucoup de photos de suivi de l’exécution des travaux. Chaque mois, je devais me rendre sur le chantier de l’immeuble en construction pour prendre des photos de l’avancement des travaux pour le propriétaire de l’édifice. Il s’agissait souvent d’édifices gouvernementaux. Ce genre de photos était exigé pour rendre compte des travaux effectués et payer l’entrepreneur en conséquence. Habituellement, l’entrepreneur faisait une soumission au gouvernement pour l’ensemble des coûts de construction. L’entrepreneur était ensuite payé mensuellement pour qu’il puisse payer ses employés et le matériel. Aujourd’hui, n’importe quel ingénieur ou entrepreneur peut se rendre sur le chantier et prendre des photos numériques pour les montrer au propriétaire et être payé. À l’époque, c’était, dans certains cas, tout un processus. Il fallait prendre des photos 8 x 10 et les relier dans des albums. Il y avait aussi, dans le coin, une inscription avec la date, l’heure et le projet. À ce que je sache, ce temps est révolu. Je n’ai plus fait ce genre de contrats depuis cinq ans.

Aujourd’hui, les gens peuvent installer leur appareil photo sur un trépied, programmer le retardateur et se précipiter devant l’appareil pour faire leur photo passeport. Les innovations sur le plan de l’image sont importantes et certains amateurs font un travail magnifique grâce aux fonctionnalités de leur appareil et à leurs habiletés informatiques. Je peux encore prendre de belles photos, mais dans certains cas, je ne peux pas les manipuler suffisamment pour qu’elles soient bonnes. De ce point de vue, la photo numérique est une révélation parce qu’elle permet d’obtenir beaucoup de belles images rapidement. La majorité des photos que je prends se retrouvent sur un disque compact pour ensuite être affichées sur un site Web. Je conserve toujours les versions originelles des photos sur disque compact, en haute résolution, comme je le faisais anciennement avec les négatifs. J’enregistre tout sur disque compact. C’est comme ça que je les classe. Certains disques se trouvent ici, aux Archives.

Intervieweuse : Par sécurité, est-ce que vous imprimez aussi des copies papier?

Newton : Habituellement, non. Quand des épreuves sont exigées, des photos en 4 x 6 ou des portraits de famille, je les fais, mais elles aboutissent toutes chez le client. J’espère qu’il y aura toujours des disques compacts. Certains disent qu’ils ne dureront pas, et d’autres disent qu’ils leur restent encore 50 ans.

Intervieweuse : Certains prétendent qu’ils disparaîtront d’ici cinq ans. C’est un problème intéressant, particulièrement en ce qui concerne les archives, parce qu’on commence tout juste à savoir comment conserver des fichiers électroniques à long terme.

Newton : Si les fichiers sont conservés sur une clé USB, les chances de récupération des fichiers sont plus grandes. Les disques compacts se dégradent plus facilement. Je n’ai jamais fonctionné comme ça, et je ne le ferai probablement jamais. Je trouve que c’est plus facile de travailler avec des disques. J’ai des disques qui datent de 2004. Je les ai réutilisés lorsqu’on m’a demandé de nouvelles copies d’un projet et ils étaient en parfait état. C’est peut-être en partie à cause de ma manière de les conserver. Je les garde dans une reliure à anneaux, dans une pochette qui les protègent de la chaleur et de la lumière. Je pense que c’est une bonne façon de les conserver. La chaleur est également un facteur qui peut altérer les négatifs. La feuille acétate qui se trouve derrière le négatif finit par tomber et elle devient ondulée. Vous avez sûrement déjà vu ça. Il s’agit d’une dégradation normale. La finition de certains de ces négatifs n’a pas été faite correctement, surtout pour les journaux. Ils étaient encore mouillés quand on faisait le tirage et probablement qu’ils n’avaient pas été bien lavés, mais seulement séchés et classés tels quels. Ce n’est pas qu’on voulait mal faire, mais quand tu n’as pas le temps, tu es obligé de faire imprimer des négatifs couverts de fixateur. C’est comme ça qu’on faisait des soi-disant photos passeport instantanées prêtes en une heure, à partir des négatifs. Séchage rapide, rinçage rapide, et tu étais content que la photo ne disparaisse pas avant que le client n’ait eu le temps de payer! [rires]

Intervieweuse : Pensez-vous que votre père avait conscience du fait qu’il était en train de prendre Ottawa en photo pendant une période de changement et qu’il archivait une part importante de son histoire?

Newton : C’est une bonne question. Je n’en ai jamais vraiment parlé avec lui, mais je sais qu’il conservait très méticuleusement tout ce qu’il pouvait. Il classait les négatifs dans des enveloppes du mieux qu’il le pouvait, jusqu’à ce qu’il réalise à quel point ils pouvaient se détériorer avec le temps. C’est pour ça qu’il les gardait, parce qu’il avait le sens de l’histoire. Mais à ma connaissance, il n’en a jamais parlé en ces termes. Depuis le moment où j’ai commencé à travailler avec lui, en 1963 ou 1964, il a toujours utilisé un système de classement. Mais souvent, il était impossible d’y trouver des renseignements précis sur les photos, surtout pour ce qui est des photos passeport. Ce genre de document était valide pour cinq ans dans ce temps-là, et c’était environ la durée des photos. On trouvait seulement un numéro de dossier, la date et une indication du type « homme portant un chapeau ». En regardant la photo, on pouvait constater que « oui, c’est bien l’homme portant un chapeau pour lequel j’ai fait quatre passeports », mais il était impossible de savoir de qui il s’agissait. Mon père était un peu négligent à cet égard. C’est moi qui ai pris conscience, quand tous ces dossiers lui sont revenus après qu’il eut acheté l’ancienne entreprise NPA (il y avait des piles et des piles de boîtes), qu’il fallait faire quelque chose avec tout ça. En 1967, il me semble, nous avons fait notre premier don aux Archives de la ville d’Ottawa, presque au moment de leur fondation. Ils sont venus nous voir et nous ont dit qu’ils souhaitaient avoir notre collection. Et nous la leur avons donnée. Je ne m’appelle pas Yousuf Karsh et je n’ai pas obtenu trois millions de dollars pour la collection.

Intervieweuse : Avez-vous l’impression d’avoir, vous aussi, documenté l’histoire d’Ottawa à partir de votre propre travail?

Newton : Oh oui. Les événements et les lieux. Il s’agit d’événements peut-être moins historiques que ceux que mon père couvrait, parce qu’il prenait des photos d’événements qui faisaient la nouvelle, et que j’évite ce type de travail. Je suis parfois engagé comme photographe désigné lors de visites de dignitaires dans un hôtel ou une entreprise. Mais j’ai réellement le sentiment que, depuis 25, 26 ans, mes photos ont permis de documenter l’histoire. J’aime donner l’exemple des Rencontres du Canada. Depuis maintenant 26 ans, je prends les photos des jeunes sur la Colline du Parlement. Ce sont des souvenirs pour ces jeunes qui viennent passer une semaine à Ottawa pour en apprendre sur différents domaines de la vie au Canada, comme le droit, l’économie, les sports, les loisirs. Ils viennent de tous les coins du pays pour assister à des conférences et avoir un aperçu de la vie dans le reste du Canada. Ils sont âgés de 15 et 17 ans et pendant une semaine, ils apprennent à connaître leur pays et d’autres jeunes comme eux. Il y a une semaine de la citoyenneté, un jour du Souvenir pendant lequel ils écoutent des membres de la Légion et apprennent à connaître leur histoire. Je les ai photographiés pendant la réfection de l’école en entier. Évidemment, chaque groupe qui vient (26 groupes au cours de l’année), pour la session d’automne, d’hiver ou de printemps, a sa photo sur la Colline du Parlement. Ça, pour moi, c’est documenter l’histoire. L’été dernier, ils ont fêté les 25 ans de l’événement. Ils m’ont donné un petit souvenir parce que j’ai été là pendant 25 ans. Ce sont des choses comme ça qui sont importantes pour les participants. C’est intéressant pour eux de se souvenir de cette semaine et des autres personnes qui étaient avec eux, dans la mesure où ils réussissent à se souvenir des 128 noms. Je pense aussi que les portraits de famille constituent une partie importante de l’histoire familiale. Ils permettaient de se souvenir de quoi un enfant avait l’air à tel ou tel âge. Les gens n’en font pas assez souvent. Mais maintenant, comme je l’ai dit, grâce à la photographie numérique, les gens peuvent les faire eux-mêmes.

Entrevue avec Ted Grant

Ted Grant tient un appareil photo Kodak et il est sur le point de quitter la région pour le Nord de l'Ontario.

Titre/Description: Ted Grant tient un appareil photo Kodak et il est sur le point de quitter la région pour le Nord de l'Ontario. Grant a travaillé pour Newton Photography tout au long des années 50.
Photographe: Andy Andrews.
Date: 25 avril, 1958.
Crédit: Fonds : Andrews-Newton Photographers / Les Archives de la Ville D'Ottawa / MG393- AN-NP-056889-001.
Droit d’auteur: Les Archives de la Ville D'Ottawa.

Première partie

Menée par Leah Batisse
Le 10 novembre 2008

  1. Quand avez-vous commencé à travailler pour le studio Newton?
    À temps partiel en 1954, et à plein-temps en 1955.
  2. Comment vos mandats vous étaient-ils attribués? Est-ce qu’une liste vous était remise au début de la journée ou aviez-vous des instructions particulières?
    Habituellement, nos initiales étaient inscrites en regard d’un mandat, longtemps à l’avance dans l’agenda. Lorsque nous arrivions au bureau principal du studio NEWTON, nous savions ce que nous avions à faire. À moins qu’une nouvelle urgente ne soit transmise par le Citizen. Le photographe qui se trouvait le plus près des lieux y était alors dépêché et un autre était chargé de reprendre le dernier mandat.
  3. Quels types d’événements photographiez-vous?
    Tous les genres d’événements qui se passaient dans la ville. Des événements sportifs de tout genre, des événements et des congrès politiques, des accidents automobiles et des incendies. Toujours des photos de phénomènes météorologiques. Les changements de direction à la tête des groupes locaux, comme les clubs Kiwanis, entre autres. Des mariages! De manière générale, même si la photo était commandée plusieurs jours à l’avance, nous n'en connaissions pas le thème.
  4. À quoi ressemblait votre agenda de travail? Du lundi au vendredi, ou aviez-vous convenu d’autres ententes?
    Nous travaillions tous cinq jours et demi par semaine. Un soir par semaine, on était chargé du traitement et du tirage de tous les nouveaux films produits dans le cadre des mandats de la journée. Et l’on devait également effectuer les prises de vue des mandats de la soirée. Dans certains cas, cela signifiait que l’on n’avait pas terminé avant une ou deux heures du matin, et il fallait transmettre au Citizen les nouvelles photos avec leurs légendes. Mais le lendemain matin, on ne travaillait pas. Toutefois, on était sur appel toute la nuit au cas où il y aurait eu une catastrophe.
  5. Comment choisissiez-vous la méthode à appliquer pour faire les prises de vue? Utilisiez-vous la méthode « Viser et déclencher » en souhaitant obtenir de bons résultats ou aviez-vous une approche plus systématique?
    À cette époque, les mandats suivaient un schéma précis. Comme la séance de photos de « l’ancien président transmettant les pouvoirs au président nouvellement élu ». Ou bien, photographier les dames dans le cadre d’une réception mondaine locale. Beaucoup d’événements de nature politique et les réceptions dans les ambassades étrangères pour la rubrique des événements sociaux. À mon avis, l’appareil photo que j’utilisais à l’époque, un Speed Graphic qui fonctionnait avec des bobines de films 4 x 5, ne se prêtait pas à la technique moderne du « Viser et déclencher ». En fait pour un professionnel, cette technique manque énormément de rigueur. Pour faire de belles photos de famille ou de vacances? Dans ce cas, c’est sûr; c’est tout à fait approprié. Particulièrement de nos jours avec les appareils où tout est automatique. Ce genre d’appareils photo permet à quiconque de faire des prises de vue; cela est à l'opposé de la méthode où vous devez réfléchir à votre sujet et régler l'appareil pour saisir l’action au moment privilégié. Je donne l’impression d’être ancien, n’est-ce pas?
  6. Travailliez-vous au laboratoire?
    Oui, nous développions nous-mêmes nos films. Et dans la plupart des cas, nous faisions aussi nous-mêmes les tirages. Ensuite, il fallait rédiger les légendes accompagnant les sujets traités.
  7. Comment étaient les relations de travail avec le studio Newton?
    Excellentes. Je n’ai jamais eu de problème et j’ai beaucoup appris en travaillant pour ce studio. La formation était bien meilleure que dans n’importe quelle école.
  8. Faisiez-vous des prises de vue en 4 x 5? À quel moment êtes-vous passé au 35 mm?
    Mon premier appareil photo, ma femme me l'a offert pour mon anniversaire, en mai 1950, après notre mariage. C’était un ARGUS A2 35 mm. À l’époque, j’avais été engagé par le studio Newton, où j’ai appris par moi-même toutes les techniques de développement et de tirage, en étudiant les magazines illustrés. Ou par essais et erreurs. Le studio Newton, c’est là où j’ai appris à utiliser un appareil photo avec des films de 4 x 5. Un jour, on m’a remis un Speed Graphic et on m’a dit : « Voilà, fais ça, tire ici, déplace ce truc, arme l’obturateur et fais la mise au point! Ensuite, tu appuies là pour prendre la photo. À toi de jouer maintenant, « Bonne chance! » C’est tout; c’est comme ça que je suis devenu reporter-photographe. Le plus simplement du monde! Bravo, Ted.

Deuxième partie

Menée par Leah Batisse
20 novembre 2008

  1. Quelle fut votre pire séance de photographie lorsque vous travailliez pour le studio Newton?
    La pire séance a eu lieu lors d'un mariage. J’utilisais un appareil photo à vitesse 5x5 pourvu de magasins interchangeables. J’avais quatre magasins contenant chacun 12 films en feuille, pour un total de 48 photographies. J’ai pris des photos sans arrêt et au moment de développer les épreuves, je me suis rendu compte que je n’avais rien; les magasins n’avaient jamais été chargés. Nous avions même utilisé du ruban adhésif pour éviter que les magasins ne sortent de l’appareil photo, mais nous n’y avions jamais placé les films. Ce fut sans aucun doute la pire séance avec le studio Newton.
  2. La meilleure? Quelle fut la personne la plus intéressante que vous ayez rencontrée alors que vous travailliez pour le studio Newton?
    La meilleure séance a eu lieu lorsque j’ai photographié le premier ministre Louis Saint-Laurent (nous l’appelions oncle Louis), la personne la plus intéressante que j’ai rencontrée dans un tel cadre. Je n’avais jamais approché un premier ministre auparavant. Son chauffeur est apparu, puis M. Saint-Laurent est sorti de la voiture en compagnie de son adjoint administratif. La séance se déroulait à l’ouverture d’une galerie d’art sur la rue Queen, à Ottawa. Comme j’en étais à mes premières armes dans le métier, je me souviens avoir eu des angoisses. Comment dois-je l’appeler? Monsieur le premier ministre? Monsieur? M. Saint-Laurent? J’étais très troublé et nerveux. On a présenté le premier ministre à l’artiste et je me suis dirigé vers l’adjoint administratif. Je lui ai demandé : « Serait-il possible de parler au premier ministre? Je voudrais lui demander de se placer à tel endroit, de venir par ici, par exemple », l’adjoint a répondu : « Bien sûr ». Puis je lui ai demandé comment je devais m’adresser à lui. Devais-je l'appeler Monsieur, M. Saint-Laurent ou Monsieur le premier ministre Saint-Laurent. Je n’avais jamais rencontré un dignitaire de ce rang auparavant. L’adjoint a répondu : « Toutes ces formules sont valables. Ne vous en faites pas. » Sans que j’en aie connaissance, l’adjoint se dirige vers le premier ministre et l’informe de mes préoccupations. Eh bien, le premier ministre et l’artiste m’ont regardé et je leur ai dit : « Excusez-moi Monsieur, pourriez-vous vous placer là, ne regardez pas l’appareil, etc. ». J’ai photographié le premier ministre et l’artiste ainsi que les tableaux qui les séparaient. Puis le premier ministre me dit : « N’ayez jamais peur de nous, nous sommes simplement des gens comme vous. » Ce fut mon expérience intime la plus mémorable.
  3. Travailliez-vous toujours pour le Citizen, l’entreprise avait-elle d’autres clients?
    Nous travaillions pour le compte du studio Newton; donc, il me confiait tous les mandats. Certains se spécialisaient dans les mariages, etc.
  4. Quel souvenir le plus mémorable gardez-vous de Bill Newton?
    Le jour où il m’a embauché. Auparavant, j'étais un photographe amateur. Je travaillais à la vieille usine sur l’île des Chaudières, qui faisait partie du ministère de la Défense nationale. Je prenais les photos d’identité du personnel des forces armées. Puis il y a eu ce déraillement de train au Québec où un de mes copains m’a conduit pour que je puisse prendre des photos. Au moment où je quittais Andy Andrews, les photographes des journaux Ottawa Journal et Le Droit venaient tout juste d’arriver. Je quittais en emportant de nombreuses photographies, alors que les photographes chevronnés venaient juste d’arriver sur place. Andy Andrews m’a dit d’apporter immédiatement les photos au Citizen et l’on m’indiquerait où aller pour faire développer la pellicule. Ce fut ma première rencontre avec Bill Newton. Il m’a offert un emploi à temps partiel qui comportait une demi-journée de plus par semaine et était moins payant que mon emploi au gouvernement. Mais cela n’avait aucune importance. J’ai donc travaillé à temps partiel dans la chambre noire et fait quelques reportages photographiques. Andy Andrews m’a pris sous son aile et j’étais son homme à tout faire. J’étais maintenant un reporter-photographe. Puis un jour, on m’a dit que Bill et Jean voulaient me voir. Évidemment, une telle demande suscite toujours une certaine appréhension. Je croyais qu’ils allaient me dire que mon travail laissait à désirer et m’adresser d’autres reproches similaires. Je fus plutôt renversé de constater qu’ils m’offraient un emploi à temps plein. C’est mon souvenir le plus mémorable au sujet de Bill.
  5. Aviez-vous toujours voulu être photographe ou aviez-vous un cheminement de carrière différent à l’esprit? (Je sais que vous étiez dans l’armée à une certaine époque).
    Je travaillais pour la Hobart Manufacturing Company. J’ai laissé l’école et commencé immédiatement à travailler pour cette société. Les objets électriques m’intéressaient. J’étais l'un de ces apprentis techniciens d’entretien. J’étais capable d'effectuer des réparations partout. Frank Whittle m’a dit un jour que je devais déménager à Ottawa, bon gré mal gré, si je voulais conserver mon emploi. J’ai donc déménagé à Ottawa. J’ai réparé des horodateurs, lave-vaisselles, robots culinaires et autres appareils culinaires; je pouvais les démonter et les remonter les yeux fermés.
  6. Pensez-vous qu’il faudrait mettre l’accent davantage sur le reportage photographique en tant qu'art documentaire?
    Il existe une différence fondamentale entre le reportage photographique et le photojournalisme. J’étais fier de dire que j’étais reporter-photographe. Mais à la fin des années 70 et au début des années 80, des changements sont survenus. Les gens ont commencé à nous qualifier de photojournalistes. Dans le reportage photographique, vous vous rendiez à un événement ou site afin de pendre quelques clichés, puis c’était tout. Le photojournalisme était axé davantage sur les magazines, comme Time Magazine, et était plus complet, soit de dix ou quinze pages uniquement de photos. Je n'ai jamais considéré mes reportages photographiques comme de l’art. Cependant, la publication du magazine MAN ayant permis la reconnaissance de ce type de photographie par le Museum of Modern Art à New York, j’en suis venu à penser qu’il s’agissait bel et bien d’un art; cela ne s’apparente peut-être pas au sensationnalisme, mais il s'est greffé au système au cours de son évolution.